Archive, 1er oct. 2024 - Un nouveau gouvernement à la hauteur des défis de la législature 2024 ?

Les médias de masse analysent les résultats électoraux en pourcentages d'exprimés. C'est une absurdité arithmétique dès lors qu'il s'agit de connaître le corps électoral, et la glose médiatique en est biaisée. Tout un chacun d'invoquer "le message des Français", mais le simple diagnostic des rapports de forces électorales est truffé d'inepties.

JMORELmédia2027
12 min ⋅ 12/04/2026

A tous les médias qui ont relayé en juin 2024 l’information d’un score de J. Bardella à 31 % ( de quelques 50 % d’inscrits )1, il faudrait retourner la verte critique de S. Leys, autrefois adressée à une éminence de l’intelligentsia maoïste parisienne : « Le problème c’est… Que les lecteurs, il faut les prendre au sérieux. […] Je parle de son œuvre, pas de sa personne. […] Ce qu’on peut dire de plus charitable, c’est que c’est d’une stupidité totale. Parce que si on ne l’accusait pas d’être stupide, il faudrait dire que c’est une escroquerie. »2 Comme quoi, les idées changent, le microcosme reste.

Que ces mésusages des données chiffrées aient été stupides ou escrocs, une fois rectifiés, il apparaît que la question institutionnelle se fait de plus en plus pressante en vue de ressouder ce qui peut encore l’être d’un corps civique fracturé.

  • En juin, quels favoris pour les législatives ?

—> Article introductif d’une analyse quantitative détaillée des législatives 2024 : reports de voix, impacts du “front républicain”, éclairage sur sa nature d’après son fonctionnement différencié dans les 577 circonscriptions…

L’histoire républicaine de la France a débuté en 1792, l’Institut d’études politiques de Paris existe depuis plus d’un siècle et demi. Pourtant, dans l’espace public, les scores électoraux sont encore débattus comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Il semblerait même qu’universitaires et élus, à savoir les spécialistes les plus concernés par ces sources, en fassent des interprétations erronées et proposent des stratégies électorales ou politiques inefficientes.

Il suffisait de faire une soustraction pour réaliser que, dans le corps électoral, la liste conduite par J. Bardella aux européennes totalisait environ 400 000 voix de moins que M. Le Pen au premier tour de 2022. Autrement dit, ses pseudos progrès étaient imputables au jeu politique plutôt qu’à une quelconque lame de fond sociétale, prétendument aussi subite qu’irrésistible. Le chef du parti lepéniste a-t-il vraiment cru qu’il parviendrait à élargir son socle électoral de manière à la fois substantielle et généralisée dans le territoire pour atteindre la majorité des sièges à l’Assemblée ? Même si la répétition obsessionnelle de ce scénario peut lui donner force de vérité aux yeux des néophytes, tout spécialiste devait estimer ce récit fantaisiste au vu de la concentration des électeurs du Rassemblement National dans quelques régions et de la faiblesse structurelle d’un parti qui n’a jamais excédé le tiers de l’électorat national.

Paradoxalement, la dissolution offrait au parti présidentiel l’opportunité d’un succès relatif facile, plutôt matière à un plan de communication qu’à la mise en œuvre de politiques publiques. En effet, les défections les plus nombreuses aux européennes venaient de ses rangs, et ses réserves électorales se montaient aux deux tiers de l’électorat d’E. Macron en 2022. Cet atout stratégique n’a pas été pleinement valorisé faute d’une bonne gestion tactique de la campagne. Même si le moment pouvait sembler favorable à la remobilisation de ses troupes, le prétexte de dissolution, à savoir la débâcle aux européennes, était un premier écueil sur lequel le parti présidentiel s’est abîmé. Au-delà des arguments avancés sur le caractère national ou non de ce scrutin, il avait péniblement réuni dans les bureaux de vote la moitié des inscrits sur listes électorales. Une élection ainsi négligée est par nature un non-événement, et en faire l’origine d’une crise politique majeure passe pour une basse manœuvre. La cacophonie qui s’ensuivit parmi les députés macronistes sortants traduisait l’absence de préparation de cette campagne à mener tambour battant.

Quant à la gauche, malgré des réserves également importantes en raison du dédain de nombre de ses sympathisants pour le fait européen ; sa situation initiale apparaissait plus fragile, compte tenu de son assise électorale étriquée à l’échelle nationale. En effet, depuis que s’est ouvert le cycle macroniste en 2017, l’ensemble des gauches piétine à un niveau plus bas que lors des législatives catastrophiques de 1993. Ce qui était alors une défaite infamante passe aujourd’hui pour une victoire glorieuse, c’est dire à quel point elles ont perdu en crédibilité… Et bien su gérer les législatives d’un point de vue strictement tactique. Quitte à se réclamer de l’histoire, faut-il souligner qu’aux deux années requises durant les années 1930 pour concilier les gauches révolutionnaire et réformiste, seuls quelques jours ont été nécessaires à nos deus ex machina des années 2020 ? Ces accords opportunistes de Nouveau Front Populaire sur la quasi-totalité des circonscriptions ont optimisé leurs faibles voix. Cela amène la question du front républicain.

  • 2024 : un front républicain de pacotille ?

En 2002, les ralliements à J. Chirac du premier au second tour réunissaient près de la moitié du corps électoral. A elles seules, les sorties d’abstentions se chiffraient à 6 % des inscrits. En 2024, non seulement les sorties d’abstentions sont dérisoires, mais en plus divisées entre les partis à l’initiative du front républicain et celui qui en est la cible. Les ententes d’appareil pour des désistements mutuellement avantageux permettent d’évaluer à 8,4 % des inscrits du second tour les électeurs en déshérence qui ont reporté leur voix vers un candidat de front républicain. Or, les inscrits du second tour ne tiennent pas compte des quelques 6 millions d’inscrits qui n’ont pas été convoqués en raison d’un siège pourvu au premier tour dans leur circonscription. En 2024, les masses humaines engagées dans ce processus de Front républicain sont donc, à l’échelle de la France et du précédent historique de 2002, dérisoires. Elles relèvent du même ordre de grandeur que les seules sorties d’abstention de 2002.

Pire encore : il serait possible de mener une étude plus détaillée pour déterminer d’une part où ces voix ont permis une victoire à l’arrachée, où chacune a été indispensable ; d’autre part où elles ont servi à creuser l’écart, à envoyer un message. La portée symbolique de celui-ci est d’autant plus brouillée que ce mouvement est faible à l’échelle nationale. Forcément, le lepénisme actuel pesant deux fois plus lourd que celui des années 2000, il se pourrait même que des électeurs ayant participé en 2002 au front républicain soient désormais passés dans l’autre bord. Quant à les mesurer de manière plus fine, ce travail reste à entreprendre.

Ce front républicain apparaît plus comme un accord de partis que comme une dynamique populaire. Dans les villes où le vote de gauche était plus massif, et où les médias se concentrent, l’illusion peut avoir paru crédible et justifié les discours ambiants sur la puissance de ce phénomène. En effet, une fois les bureaux de vote triés selon l’offre électorale après éliminations et désistements, le détail des reports de voix montre que ce mot d’ordre a été presque unanimement suivi à gauche ; sauf pour deux dixièmes de cet électorat qui se partagent à parts égales entre l’extrême droite et les non exprimés ( abstentions, blancs & nuls ). Dans les circonscriptions où la droite a été éliminée dès le premier tour, l’emprise du front républicain a été beaucoup plus mitigée, seule la moitié des électeurs ayant infléchi leur vote à cet impératif. Autrement dit, la surestimation médiatique du front républicain agit comme un marqueur socio-culturel, procède plus d’une culture partisane que de l’observation du corps électoral.

  • Mais alors, qui a gagné ?

Lors d’un scrutin législatif, soit la victoire s’impose d’elle-même par l’acquisition de la majorité absolue des sièges, voire une majorité relative en position ultradominante comme lors de la législature 2022 ; soit il faut admettre la défaite collective. Paradoxalement, ce n’est pas la rupture avec la précédente législature qui marque le plus profondément cette nouvelle assemblée, mais la continuité. 408 députés ont été réélus, soit que leur ancrage local reste indiscuté, soit que les électeurs aient voulu annuler l’initiative présidentielle en reconduisant autant que possible les députés à leur poste. Les changements ne peuvent tenir qu’aux 139 primo-députés qui découvrent le palais Bourbon et aux 30 anciens députés qui siègent après une interruption.

Certes, ces nouvelles forces offrent un avantage au Nouveau Front Populaire. L’occupation assidue de l’espace médiatique a accrédité l’idée d’une victoire. Cependant, les extrêmes droites et les partis centristes talonnent cette alliance politique de circonstance. En fait, le rééquilibrage d’une assemblée dépourvue de majorité absolue permet à de faibles variations d’avoir un impact considérable sur la formation de majorités. Le parti présidentiel a été le plus lourdement sanctionné, au profit des Républicains actuellement en passe de former un gouvernement.

Une fois que l’on replace l’Assemblée nationale dans le jeu institutionnel, le parti des Républicains se situe au centre de gravité politique par sa maîtrise du Sénat ainsi que son positionnement à la charnière du parti présidentiel et de la forte opposition d’extrême droite. A l’inverse, la gauche isolée se trouve mécaniquement marginalisée. Quel qu’ait pu être le succès de son offensive médiatique, la communication ne saurait se substituer à la politique. En revanche, elle n’est pas dépourvue d’effets : ces idées, auxquelles ne croient vraisemblablement pas leurs émetteurs, prennent racine chez une partie de leurs destinataires et attisent les frustrations. Nous assistons à une sorte de réédition du « coup de poignard dans le dos » diffusé à l’envie par l’armée et l’extrême droite au début de la République de Weimar. Un mythe populaire peut infléchir puissamment le devenir d’une démocratie fragilisée.

  • Quelles missions pour le gouvernement Barnier ?

Dans la confusion ambiante, ce n’est pas uniquement la communication qui prend le pas sur l’action politique ; la gestion des affaires courantes fait office de vision pour le pays. Sans doute les choix budgétaires ont-ils une dimension politique, mais pour un gouvernement comme pour un épicier, bien tenir la caisse ne dit rien du projet que l’on porte. Ce problème d’intendance, pour déterminant qu’il soit dans la conduite des opérations, ne tient pas lieu de plan d’ensemble.

Quand on aborde les élections non pas comme un outil de légitimation plus ou moins artificiel de pouvoirs discrédités, mais comme un microscope permettant d’ausculter l’opinion publique, il apparaît que la crise de régime qui couve dans le pays depuis des décennies atteint désormais le sommet de l’Etat. Toutes sortes de dispositions institutionnelles permettaient de préserver la puissance législative en l’absence de plébiscite net. Ce n’est désormais plus possible. J. Fourquet a notoirement dépeint un « archipel français » qui se transcrit désormais dans l’éclatement des groupes parlementaires ; encore faut-il admettre que la vision qui s’en dégage est nettement édulcorée par rapport aux fractures du corps civique, de la base au sommet.

Durant les années 1790, la citoyenneté était chose nouvelle et se définissait dans chaque constitution. Nous l’avons déconstruite au fil de ces dernières décennies et sa refondation s’impose comme une étape nécessaire de la régénération d’une quelconque cohésion nationale. Ça, c’est une piste à suivre pour la base, qui peut être assortie de toutes sortes de mesures complémentaires et convergentes. Au sommet, la présidence de la République présente des dysfonctionnements allant des conditions d’élection aux modèles de gouvernance. Sans méconnaître que l’élection du président de la République au suffrage universel direct a permis, depuis 1962, de dépasser des conflits multiséculaires entre incarnation de l’Etat et représentation de la nation ; des ajustements sont inéluctables. L’expertise de plus de soixante ans d’histoire de pratiques présidentielles offre une base de réflexion collective solide.

L’entre-deux, les corps intermédiaires, questionne les rapports entre Etat et société civile, un vaste débat impossible à trancher ici. En revanche, qu’il s’agisse de la question présidentielle ou de la citoyenne, la législature 2024 offre une représentation assez large des divers courants d’opinion de la France. Ouvrir ce chantier avec une telle assemblée pourrait être le véritable défi historique du gouvernement qui prend actuellement forme sous l’autorité de M. Barnier. Même si les cultures partisanes sont porteuses de préférences institutionnelles, la constitution est un patrimoine commun et un outil puissant pour canaliser les forces vives du pays afin de restaurer l’influence internationale de la France.

C’était la conviction du général de Gaulle dès l’après-guerre, est-ce celle de ses héritiers auto-proclamés ?

J. Morel.

1 Les chiffres ici communiqués sont arrondis et simplifiés par souci de clarté et de fluidité. Ces valeurs s’appuient sur mon étude des législatives en libre accès : https://www.youtube.com/@jeremymorel3098

2 Simon Leys, lors d’une émission de Bernard Pivot, « Apostrophes », à propos du livre d’une personnalité de l’intelligentsia maoïste de Paris. Cité dans F. Gardel et M. Weschler, « Simon Leys, l’homme qui a déshabillé Mao », produit par O. de Bannes pour O2B Films et Pulic Sénat, 2023, 41’50’’ à 44’22’’

Réponses lecteurs :

Merci pour votre petite attention.

Je n'oublie rien de ce que vous mentionnez, et j'ai passé plusieurs mois à décortiquer les résultats électoraux de manière assez fine, quoique abordée ici de façon évasive. Mon travail sur données exhaustives est disponible en libre accès sur you tube, si vous souhaitez plus de précisions. Vous constaterez ainsi que la "large majorité de citoyens" que vous mentionnez représente une part de l'électorat moindre que celle de l'ensemble des gauches ( dont Les Verts, alors comptabilisés séparément mais ensuite ralliés à la gauche plurielle ) lors des législatives de 1993. Environ 1/5e du corps électoral n'est pour aucune personne familière des chiffres une "large majorité". La nature de vos arguments valide mon diagnostic de l'efficacité du plan de communication orchestré par le NFP, et relayé souvent sans démarche critique par des médias soit partisans, soit inaptes à lire des résultats électoraux. 

Pour répondre de manière superficielle à votre propos, n'oubliez pas en retour qu'explication n'est pas justification. Un gouvernement de Lucie Castet aurait fait face à l'opposition en bloc du Sénat, à celle de la présidence de la République ( en l'absence de concessions ? ), et à celle d'une majorité absolue ou relative de l'Assemblée nationale ( toujours selon concessions ). Peut-être aurait-il eu le temps de faire passer quelques décrets, comme certains observateurs le suggèrent. Toujours est-il que les rapports de forces politiques ne sont pas le fruit d'une seule élection, mais d'une série d'élections. Si l'on élargit la focale, il s'avère qu'à l'heure actuelle l'équilibre n'est pas à gauche, cela autant du fait de son isolement que de ses fractures mal dissimulées.

Je continue de déplorer cette déconstruction de la citoyenneté, y compris dans son volet culturel qui fait que les citoyens de ce pays méconnaissent leur histoire et leurs institutions. Au fond, si la gauche portait une vision politique servie par une stratégie rationnelle plutôt que par des effets d'annonce, elle pourrait aborder cette élection de 2024 comme la législative de 1876 ( où elle était portée par une lame de fond autrement plus puissante ), événement charnière dans la conquête du pouvoir, mais événement insuffisant en soi pour acquérir la totalité du pouvoir.

S'il y a bien une leçon que la politique donne en tous temps, c'est que le pouvoir se prend, il ne se donne pas. Qui peut sérieusement croire que les clefs de l'Hôtel Matignon puissent être offertes sans nécessité ?

J'oubliais, afin de mieux comprendre mon argumentaire, ces éléments peuvent se révéler utiles :

https://www.publicsenat.fr/actualites/politique/senatoriales-2023-la-composition-et-les-effectifs-des-groupes-officialises

https://www.vie-publique.fr/fiches/19597-comment-une-revision-constitutionnelle-est-elle-adoptee-par-le-congres

Haaaa... Les sondages et moi, une longue histoire... La démocratie par sondageologie, voilà un beau régime politique à inventer ! Licurgue, Solon et les autres grands Législateurs d'antan auront ainsi de dignes héritiers.

Techniquement, il existe deux types de sondages : d'authentiques enquêtes d'opinion, par exemple sur les points que vous soulevez, et des analyses électorales, soit prospectives, soit rétrospectives. Ces dernières sont très amusantes à décortiquer car on connaît les résultats par des sources tierces, alors que les instituts de sondage ont le monopole des investigations sur les pensées des masses, en temps record, et par le biais d'échantillons représentatifs.

Donc, concernant les sondages sur des réalités avérées par d'autres sources, vous seriez surpris de mesurer les erreurs que se permettent les instituts sur la foi d'échantillons représentant entre 1/35 000e et 1/50 000e du corps électoral. En d'autres termes, c'est comme si un biologiste proposait de développer un vaccin en prenant, selon une méthode un brin rationalisée, quelques molécules de-ci de-là, en les mélangeant façon shaker, et en servant cela sans prendre la peine de jeter un oeil dans son microscope.

J'ai étudié le corps électoral pendant trop d'années avec un microscope pour considérer les conclusions des sondages comme un rival sérieux du résultat des urnes. Quant au système électoral qui vous semble peu fiable, le problème est que la gauche enregistre de mauvais scores avec tous les systèmes actuels : suffrage universel direct dans une seule circonscription nationale ( présidentielle ), dans 577 circonscriptions législatives, suffrage indirect avec les sénatoriales.... Quand elle faisait mieux, aucun de ses sympathisants n'accusait ainsi le système électoral.

Si vous vous imaginez que mes arguments sont dictés par une quelconque sympathie pour le gouvernement actuel, sachez tout de même que j'ai livré cette analyse dès le 7 août ( https://www.youtube.com/watch?v=r_hEvnBnh-s ), date d'enregistrement des dernières bandes-son pour mes vidéos ; la post-production est un peu longue... A ce moment là, le nom de M. Barnier n'était pas encore sorti d'un quelconque chapeau. Et d'ailleurs, concernant les trois mouvances en lice pour occuper Matignon, je ne manquais pas souligner la médiocrité de leurs assises populaires, toutes confondues, et mieux encore le fait que le peuple français avait pris soin d'opposer deux tiers de députés à chaque programme potentiel de gouvernement.

Autrement dit, "le programme, rien que le programme, mais tout le programme" était nul et non avenu, de la part de J.-L. Mélenchon, mais également de L. Wauquiez qui travaillait dans le même temps à une liste de mesures que j'imagine façon inventaire à la Prévert. Tout le propos de mon article est de souligner que, pour être à la hauteur d'un éventuel RDV avec l'Histoire, selon une formule galvaudée, il faudrait poser la question des institutions et de la citoyenneté ; à charge pour chaque groupe parlementaire le souhaitant de faire des propositions de lois et de trouver les majorités idoines, que ce soit pour la hausse du SMIC ou ce que vous voulez. Je ne me place pas dans ce débat.

Comme vous le savez certainement, les projets de lois l'emportent en temps ordinaires dans le fonctionnement de la Ve République. Cependant, la configuration parlementaire actuelle laisse mécaniquement un espace accru pour les propositions émanant de parlementaires, le gouvernement devant détourner l'attention de son impuissance. Ces lois adoptées sur propositions de parlementaires sont aussi valables que les projets portés par le gouvernement. Si la gauche porte des mesures populaires, elle aura l'occasion d'en faire la démonstration.

Quand la défaite est collective, le minimum de décence et de dignité requiert la modestie. En l'occurrence, F. Ruffin et quelques autres ( que je n'ai pas pris soin de citer dans mes vidéos, seul le premier m'ayant intéressé pour un parallèle que je trouvais opportun ) l'ont bien compris, mais le tintamarre a submergé leur voix. Je ne préjuge pas du succès ou de l'échec de quiconque, puisqu'ils ont tous échoué à l'étape élection. Je ne parle pas de l'avenir, mais du passé et de son évidence. Dire que j'ai introduit mon article avec la question du diagnostic des forces en présence... Sur la base de ce plantage collectif, une partie de la gauche aurait aimé recevoir la clef de Matignon dans un beau noeud rouge et rose. Ca, ce n'est pas de la politique, mais de la communication. "Les promesses n'engagent que ceux qui les croient" dit-on ; et il faudrait ajouter que seuls ceux qui ont envie de les croire tombent dans le piège.

Voilà qui me permet de revenir à la déconstruction de la citoyenneté... Si on faisait une histoire de la citoyenneté française depuis les premières définitions constitutionnelles jusqu'à nos jours ( R. Brubaker est une lecture instructive à cette fin, la conférence de C. Gaboriaux au collège de France également, et des sources abondantes sont disponibles en partie sur Gallica, Légifrance... ), je crois que cette notion se définit entre deux pôles. Le premier est idéologique : serait "démocratique" ou "citoyen" ce qui va dans le sens des préférences du locuteur. Cela a aboutit au XXe siècle aux citoyennetés des régimes totalitaires, avec des ennemis par définition, indépendamment de leurs actes, et des "naturalisations" sur seul critère d'adhésion partisane. Le second pôle est la naissance, l'héritage d'un statut quasi nobiliaire, qui est pour le coup totalement apolitique ( même le traître garde les privilèges de la citoyenneté ), mais nous avons fait de grands efforts pour le décapiter, ce pôle là, bien qu'il tente parfois de revenir... Entre les deux, il existe une voie politique à tracer, respectant le pluralisme tout en valorisant les actes et le mérite au service de... La nation ? L'Etat ? Le parti ? C'est souvent là que ça dérape...

Dans tous les cas de figure, cette voie ne peut être constructive que dans le cadre d'institutions. C'est l'enseignement que l'on peut tirer d'une relecture tardive du travail d'Anne Muxel au début des années 2000, quand les expérimentations de citoyennetés extra-institutionnelles portaient plus d'espoir que de chaos. Dans l'après élection qui nous occupe présentement, le problème n'est pas qu'un individu peine à discerner les ressorts institutionnels qui place au premier plan tel parti plutôt que tel autre, mais que des spécialistes avec forte couverture médiatique relaient sans distance critique les énormités intéressées d'apprentis sorciers. Après la diffusion du mythe du "coup de poignard dans le dos", il a fallu moins de quinze ans pour abattre le régime de Weimar, même si d'autres facteurs sont bien sûr intervenus...

Dire que les Français se piquent d'histoire et aiment répéter qu'il ne faut pas oublier les erreurs du passé pour ne pas les réitérer...

J'ai tenté d'abonder dans votre sens, par exemple en jouant avec une citation de Tocqueville ( "Je ne crains pas le suffrage universel ; les gens voteront comme on le leur dira" ; ici "on", c'étaient les élites, la bourgeoisie dans son sens le plus dix-neuviémiste ), mais c'est une impasse. Pourtant, l'idée principale de ma tribune est que le discours médiatique qui nous a été servi pendant des mois témoigne soit d'une grande incompétence dans la lecture des résultats électoraux, soit de manoeuvres conscientes pour influencer l'opinion publique et son vote, ou son exploitation a posteriori. C'est l'utilité de la citation introductive de S. Leys...

En vous répondant, j'ai le sentiment que votre analyse du "verdict des urnes", au coeur de mon travail ici restitué de manière très abrégée, méconnaît prodigieusement l'article auquel vous réagissez ainsi que les données sur lesquelles il s'appuie ( qui sont en libre accès ). En l'occurrence, ce qu'on a appelé "la gauche de P. Poutou à F. Hollande" ( sans que je me prononce sur une quelconque définition personnelle de la gauche, ce qui tendrait au hors sujet caractérisé ) totalise moins de voix que F. Hollande seul en 2012. Même en admettant que les sondages ne fassent pas d'erreurs majeures au sujet de l'aspiration des Français à des mesures sociales, ce qui me paraît crédible au regard des proportions de travailleurs pauvres dans le pays ; la convergence que vous saluez entre "le verdict des urnes" et cette majorité plus ou moins silencieuse ne serait mathématiquement recevable que si et seulement si on adjoignait au score du NFP celui du RN, ce dernier ayant porté des revendications sociales dans un passé proche, quelles qu'en aient été la constance et la conviction.

Dès lors, pour qu'un gouvernement se forme sur un programme social, il faudrait ( car cela reste théoriquement possible ) un accord de coalition gouvernementale entre NFP et RN. Il s'agirait de fixer la priorité sur les questions socio-économiques, en reléguant au second plan les politiques et culturelles. Dans un tel cas de figure, ce gouvernement pourrait disposer a minima de 263 sièges à l'Assemblée ( LFI+PS+RN : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2024/07/09/construisez-votre-majorite-absolue-a-l-assemblee-nationale-avec-notre-simulateur-de-coalition_6248225_4355770.html ), et atteindre la majorité absolue en achevant la vassalisation de partis encore plus minoritaires qu'eux. Cet attelage fort baroque aurait le pouvoir de conduire la France vers je-ne-sais quelle destination. En effet, cela permettrait d'imposer un Premier Ministre au Président de la République et de gérer la navette parlementaire avec le Sénat en position favorable. Le prix à payer en serait le sacrifice de toute opportunité de réforme institutionnelle ; impératif qui conclue mon article et me paraît prioritaire au regard de la fragmentation des électorats, mais qui est actuellement balayé par tous quoi que j'en pense.

Problème : nous savons que le socio-économique a toutes les chances de passer au second plan face au politico-culturel. D'ailleurs, comment composer un tel gouvernement ? Intérieur au RN, Justice au NFP ?... Hors du strict cadre d'un improbable accord de gouvernement, la gestion des affaires courantes donnerait sans doute à voir une curieuse cacophonie. Mais je crois que ni les uns, ni les autres ne veuillent former un gouvernement correspondant à ce "verdict des urnes".

Faute de composer un gouvernement avec un agenda socio-économique, il reste l'opportunité de propositions de lois pour aboutir à un résultat proche, sans doute à un rythme plus lent. Mais là encore, NFP et RN mêleront-ils leurs voix sur ces réformes telles que la hausse du SMIC, que les sondages estiment majoritaires dans l'opinion publique ? Sur les questions sociales que vous soulevez, c'est ça le verdict issu des urnes en juillet 2024, et pour les mois à venir. Dès lors que le RN est le premier parti ouvrier de France, les mesures favorables aux ouvriers peineront à passer sans lui.

En résumé et en clair, ce sont bien ceux qui prétendent avoir gagné une élection perdue par tous qui se "torchent" avec les bulletins émis par les Français. Si ces derniers ont pris soit d'opposer deux tiers de députés à chaque parti à prétention gouvernementale, ce n'est pas pour que l'un ou l'autre impose un programme de gouvernement, quel qu'il soit, mais pour que tous engagent un travail de fond sur notre régime et ses dysfonctionnements. Au vu des propositions en vogue et de l'apparente efficacité des endoctrinements médiatiques, c'est beau de rêver...

JMORELmédia2027

Par Jérémy Morel

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