Le terme kakistocratie signifie en substance « le pouvoir aux pires ». Il est actuellement à la mode dans les réseaux sociaux. D’ailleurs, l’un des facteurs de promotion des incompétents serait précisément leurs relations. L’archive que je produis ci-après est ma première démonstration chiffrée de l’incongruité des pourcentages d’exprimés pour analyser les votes. Depuis lors, j’ai trouvé des approches plus intuitives, aussi bien en théorie qu’à l’appui d’exemples, jusqu’à une brève synthèse.
Les échanges par courriel ont été assez intenses et variés pour faire publier cet article et passer son message, sans succès. Quelques mois plus tard, en août, 2019, je m’adressai au Centre de Données Sociopolitiques ( CDSP ), lequel dépend de l’IEP de Paris. Je lui signifiai vertement que ses données étaient truffées d’erreurs, telles qu’un nombre d’électeurs parfois supérieur à celui des habitants. Le directeur de l’institution s’est offusqué de mes manières, mais en aucun cas il n’a envisagé de corriger les aberrations émises par son institution ; ainsi normalisées. De nos jours, le format de ces données les rend moins accessibles, mais lisibles tout de même : aucune correction, cela malgré un tableur envoyé ultérieurement avec un premier inventaire détaillé des anomalies constatées dans les inscrits sur listes électorales pour les présidentielles de 1965 à 2017.
Dans ce dernier cas, le préjudice était personnel et se chiffre à deux ans de vérification, bénévole, des productions de professionnels. S’agissant de l’analyse politique en % d’exprimés, on pourrait parler de manipulation de masses en juin et juillet 2024. Cependant, comme l’aurait dit M. Rocard : « Toujours préférer l'hypothèse de la connerie à celle du complot. La connerie est courante. Le complot exige un esprit rare. » Cela amène de tristes considérations : notre intelligentsia est-elle composée d’idiots ? On reconnaît l’arbre à son fruit ; à chacun de juger de ce qui tombe des médias parisiens…
Et pourtant… Je parlais dernièrement avec un ami de l’ouvrage de J. Cagé et de T. Piketty, Une histoire du conflit politique. Cette œuvre monumentale force le respect. Les auteurs ont de surcroît mis en accès libre une grande partie de leurs données et graphiques. Au travail de titans s’ajoute un relatif désintéressement ; à tout le moins un véritable souci de vulgarisation. Très souvent innovant, l’ouvrage débute pourtant de manière traditionnelle, notamment par l’analyse de la participation. Une fois cela fait, les abstentionnistes disparaissent p. 343. Là commence l’étude en % d’exprimés.
Les auteurs de s’interroger, p. 608 et suivantes, sur le vote macroniste : serait-il le plus bourgeois de l’histoire ? Admettons. Cependant, pour répondre à cette question, c’est comme si, se demandant qui est le plus rapide du lièvre ou du guépard, on chronométrait la course de chacun avec un cadran solaire. Question pointue, outil grossier. La réponse des auteurs est peut-être exacte, mais l’emploi de pourcentages d’exprimés ne garantit pas la scientificité du résultat s’agissant de deux élections où les non exprimés augmentent d’au moins 50 % d’après leurs chiffres ( cantonnés à la métropole ; la prise en compte de l’outremer et des Français de l’étranger augmente très sensiblement cette proportion ).
Dans le même ordre d’idées, la base de données permet d’accéder au profil politique des communes. Premier test : Bobigny. En pourcentages d’exprimés, il s’agirait de l’une des communes de France qui voteraient le plus à gauche. En pourcentages d’inscrits, il s’agit de l’une des moins participatives. Malgré le relatif unanimisme des votants, cela suffit à les déclasser.
Un immense gâchis.
Sur cet emploi abusif des pourcentages d’exprimés, cette première analyse de 2019 se conclue presque avec indulgence pour ces corps intermédiaires chargés de transcrire, pour le peuple souverain, le message des urnes. J’invoquais un péché capital du Moyen-Âge : l’acédie, la paresse intellectuelle. Après tant d’obstination à mesurer les électorats avec des élastiques, après tant d’occasions manquées et de réponses hautaines pour expliquer que 2 + 2 = 5 ; il est tentant de rappeler cet adage des étudiants parisiens des années 1950 : « Il vaut mieux avoir tort avec Sartre que raison avec Aron ». Alors, sauf exceptions notables, kakistocratie ?
Peut-on parler de « sciences » politiques ?
« L’historien du XXIe siècle sera programmateur ou ne sera pas »
E. Le Roy Ladurie
A l’heure du Grand débat national, alors que le CEVIPOF ( Centre de la vie politique française ) achève de collecter des données inédites en qualité et en quantité sur l’opinion publique, il n’est peut-être pas trop tard pour formuler une demande toute simple. En effet, avant longtemps il va falloir interpréter ces données. Pour cela les sources les plus fiables des chercheurs en sciences politiques sont les résultats électoraux des territoires où les débats se tiennent, d’où les participants s’expriment en direct ou par internet. Avant de refonder la nation française au terme d’une sorte de réédition des états généraux de 1789, il faut refonder tout un pan des sciences politiques : l’analyse électorale. Les doléances formulées auront ainsi l’opportunité d’être traitées avec la rigueur qu’elles méritent.
Tous l’auront compris : le but du présent article n’est pas de dire qu’on « nous ment », qu’on « nous cache la vérité »... Il s’agit d’expliquer pourquoi les auteurs des sciences politiques formulent de nombreuses contre-vérités en livrant leurs analyses électorales. Bien sûr, ils sont humains et peuvent parfois laisser poindre des partis pris au détour de leurs écrits, mais cela reste marginal ( encore que déontologiquement préoccupant ). Le problème est méthodologique : ils raisonnent presque toujours à partir des suffrages exprimés.
Les politologues ont globalement conscience que la démarche comparatiste est leur faiblesse. Ils ont publié de nombreuses monographies électorales. Les plus importantes sont sans doute les chroniques qui se succèdent depuis les œuvres de François Goguel. Chacune traite une élection en profondeur à l’aide de résultats, sondages, articles de presse et autres données. Par ailleurs, ces monographies sont aussi composées d’études ciblées sur des territoires ; par exemple des articles sur le vote des zones urbaines sensibles. La consultation récente de tels articles présentant des maladresses scientifiques grossières a provoqué la rédaction de cet appel à ne pas malmener les données du grand débat national. Cet appel doit toutefois s’adjoindre d’un rappel : les travaux publiés le plus souvent aux Presses de Sciences Po restent des bases indispensables à l’étude électorale. Les moyens déployés pour collecter et organiser les données sont sans commune mesure avec ce dont les autres analystes disposent. De plus, la rigueur de leurs références en fait les outils incontournables de leur propre critique, ce qui est un gage de scientificité. Il n’en reste pas moins à transformer l’essai du doute cartésien : une science ne reste science que si elle actualise ses postulats et démarches face à d’évidentes incohérences.
Pour pallier cette difficulté comparatiste, les politologues ont tenté de mettre au point des méthodes innovantes ( parfois un peu hermétiques ), ou encore ils ont bricolé toutes sortes de solutions pragmatiques. Ainsi Pascal Perrineau dirige-t-il les chroniques électorales depuis les années 1990. Son expérience favorise réellement la formulation empirique de synthèses pertinentes. Dans ces ouvrages, chaque politologue traite d’une mouvance politique, d’un candidat/parti ou d’un thème transversal. Cela peut également contribuer à une certaine profondeur historique, mais le plus souvent au prix d’une approche du candidat qui le coupe de son contexte immédiat, de ses rivaux. En définitive, quelles que soient les initiatives destinées à améliorer l’approche comparatiste des données électorales ( qu’il s’agisse de traiter d’un candidat dans des temps et lieux différents ou d’analyser des rapports entre candidats ), toutes les conclusions sont au mieux biaisées, au pire complètement faussées par l’emploi des suffrages en pourcentages des exprimés plutôt qu’en pourcentages des inscrits.
Pour comprendre la démonstration qui va suivre, il faut connaître quelques principes simples. Si l’on compare deux élections disjointes soit dans le temps, soit dans l’espace, soit dans le temps et l’espace à la fois, on peut établir une première certitude en cas d’identité parfaite. Par souci de lisibilité, les résultats seront exprimés en pourcentages plutôt qu’en données brutes, cela sans tronquer ni arrondir ces pourcentages afin de ne pas fausser les calculs à venir. Si nous représentons en abscisses l’élection X qui sert de référence et en ordonnées l’élection Y qui lui est comparée, nous obtenons un nuage de points qui n’a rien d’aléatoire car tous les points sont reliés par une droite dont le coefficient directeur est 1 ( voir Figure 1 ). Autrement dit, en cas d’identité parfaite entre deux élections, Y = X et la droite qui relie les points est nécessairement confondue avec la droite représentée ci-dessus ( d’où l’avantage des pourcentages en termes de lisibilité ).
Les valeurs utilisées ici sont les résultats obtenus à l’échelon national par les candidats à la présidentielle de 2002, en pourcentages des inscrits. Durant cette élection, la structure électorale de la Guyane s’est avérée l’une des plus différentes du total national. De là à affirmer que la culture politique des Guyanais se distingue considérablement des tendances nationales, il y a un pas qui pourrait être franchi, mais au terme d’un ensemble de précisions historiques qui sortent de notre sujet. En l’occurrence, trois variables ont fortement joué en Guyane en 2002 pour distinguer ponctuellement ce département du reste de la France : une abstention prépondérante, un plébiscite local de la Guyanaise Christiane Taubira, ainsi qu’une très faible importance accordée au lepénisme, alors arrivé deuxième au classement national. Toujours en pourcentage des inscrits, voici une représentation possible de la différence entre cultures politiques nationale et guyanaise manifestée lors du premier tour aux présidentielles de 2002 ( voir figure 2 ).
Les deux graphiques utilisés permettent de mettre en évidence l’absence de corrélation entre le vote guyanais et le vote national en 2002, mais aussi d’avancer quelques principes complémentaires. Les premiers d’entre eux sont connus dans le monde des mathématiques et des statistiques, mais plutôt ignorés en sciences humaines. Le coefficient de détermination de la droite de régression, noté R², est calculé à l’aide de la méthode dite « des moindres carrés ». Le calcul est complexe mais l’idée est simple. Si deux jeux de données ont une corrélation forte, le nuage de points que forment leurs coordonnées peut être ramené à une droite dont le coefficient de détermination tend vers 1. Il est mathématiquement considéré qu’un coefficient de détermination supérieur ou égal à 0,87 ( environ ) indique une corrélation significative. L’exemple guyanais utilisé ci-dessus nous permet donc de montrer la droite de régression des résultats d’un département où les suffrages constatés ne sont aucunement corrélés aux résultats nationaux, cela en raison de motivations électorales qu’il n’appartient pas de déterminer dans cette démonstration. Tout au plus faut-il constater que le coefficient de détermination de cette droite est égal à 0,025 sur une échelle qui va de 0 à 1.
Il est bon également de savoir que ce coefficient de détermination permet d’exprimer sous forme de droite l’idée de corrélation qui se calcule différemment. Le coefficient de corrélation utilise également la covariance de deux séries de données et les statisticiens considèrent que ces deux indicateurs, coefficient de corrélation et coefficient de détermination R², expriment la même idée de corrélation. Ce dernier est une donnée comprise entre 0 et 1, calculée à l’aide de la méthode des moindres carrés, et elle permet de tracer une droite au plus près de chaque point représenté. Le premier, le coefficient de corrélation, est calculé à l’aide de l’écart type et donne une valeur absolue comprise entre 0 et 1. Ce coefficient se passe de toute représentation et ne sert qu’à affirmer l’existence ou non d’une corrélation qu’il reste ensuite à interpréter. Techniquement, coefficient de corrélation et coefficient de détermination R² ne sont pas proportionnels, mais sur plusieurs milliers de séries de données traitées, le premier est toujours supérieur au second. Un coefficient de corrélation inférieur à 0,9 ne permet vraisemblablement pas d’atteindre le seuil mathématique d’un coefficient directeur R² jugé significatif avec une valeur de 0,87. Cette vraisemblance peut sans doute être calculée de manière précise par des mathématiciens. Le constat est à ce stade assez solide pour être admis en sciences humaines.
Ces précisions peuvent sembler complexes et alourdir le propos, mais elles n’en sont pas moins indispensables pour comprendre pourquoi les politologues ont cru pouvoir expliquer les élections à partir des suffrages exprimés, et pourquoi ils truffent ainsi leurs analyses d’erreurs grossières et de non-sens ; si l’on admet que soustraire un nombre de cochons par un nombre de vaches est un non-sens. En effet, dès lors que le coefficient R² est inférieur à 0,87, on peut établir qu’on parle de réalités différentes. Il apparaît que cette différence peut se mesurer par des soustractions en pourcentages des inscrits mais rarement en pourcentages des exprimés.
Revenons aux exemples du vote national et du vote guyanais en 2002. Cette fois-ci, les droites de régression linéaire utilisées servent à comparer les résultats en pourcentages des inscrits et des exprimés au sein de chaque territoire. Le constat est évident : à l’intérieur d’un même territoire, les rapports entre candidats établis par les exprimés ou par les inscrits sont identiques. Cela se traduit par un coefficient de détermination R² = 1. En revanche, le coefficient directeur de chaque droite est différent. Pour chacune de ces séries de données, le coefficient de détermination étant égal à 1, on peut parler de fonction de droite car elles respectent le principe de continuité des données.
En résumé, sachant qu’il n’y pas de corrélation sérieuse entre les résultats au 1er tour des présidentielles de 2002 en France et en Guyane, nous pouvons affirmer le caractère aléatoire de la distribution des résultats électoraux dans le repère orthonormé n°2. Autrement dit, il n’y a pas d’expression de x par f, aucune continuité des points qui formerait une fonction de droite. Nous allons malgré tout tenter des comparaisons comme c’est l’usage en sciences politiques. D’une part, reproduisant les méthodes des politologues actuels, nous utiliserons les pourcentages des exprimés ; d’autre part, les pourcentages des inscrits. Cela donne deux ensembles de données...[1]
Dès lors que l’on bascule des pourcentages des inscrits aux pourcentages des exprimés, on agit comme si un point des exprimés valait un point des inscrits, ce qui permettrait de considérer qu’un point des exprimés en Guyane vaudrait un point des exprimés en France entière. Ce n’est pas le cas. Le tableau nous montre qu’un point des inscrits en Guyane vaut environ 1,52 points des inscrits en France entière. Comme les différences entre ces deux territoires sont mathématiquement aléatoires, en réalité conjoncturelles, on obtient dans le tableau des ratios d’apparence aléatoire entre les résultats de chaque candidat, respectivement en pourcentages des inscrits et des exprimés. En fait, ces ratios sont entre eux déterminés par un autre coefficient, f(x/y) = 1/1,52084615(x/y). Cela donne la droite ci-dessous.
Cette dernière montre le rapport réel entre pourcentages des inscrits et des exprimés pour les résultats de deux élections différentes. Mathématiquement, son coefficient directeur est le rapport du coefficient directeur de f(x) par celui de f(y). Elle n’a d’autre signification que d’expliquer pourquoi les politologues croient pouvoir utiliser ces types de suffrages indifféremment d’une élection à l’autre, mais emploient des données inexploitables pour les analyses individuelles. En effet, les ratios individuels sont d’abord et avant tout aléatoires, et le tableau nous montre que les exprimés redistribuent en apparence n’importe comment les voix des abstentionnistes si on passe par les résultats de chaque candidat au lieu de considérer la totalité des candidats entre eux. Ces suffrages ne permettent pas directement de mesurer cet aléa, le poids de la conjoncture d’une élection à l’autre, ici d’un territoire à l’autre. Les exprimés ne sont valables que pour comparer les résultats des rivaux entre eux, pour un même électorat, lors d’une élection unique, dans une circonscription unique. Interpréter directement les différences de résultats d’un candidat en pourcentages des exprimés mène à dire n’importe quoi car il faut leur appliquer de nombreux correctifs, outre l’abstention.
( Donnée théorique du Coefficient f(x/y) mise à part, voir l’explication circonstanciée de ces correctifs en fin d’article, toujours pour les exemples de la nation et de la Guyane en 2002 ).
Sans recourir à ces coefficients, un peu de bon sens aurait pu suffire. Considérons par exemple les quelques 22,5 points gagnés par C. Taubira de l’échelon national à l’échelon départemental en pourcentages des inscrits. Ces points reflètent un enracinement local réel, mais deviennent plus de 50 points en pourcentages des exprimés, c'est-à-dire un plébiscite complètement disproportionné par rapport au poids local de la candidate. Pour sa part, J. Chirac semble perdre moins d’un point en pourcentage des exprimés, alors qu’il en perd plus de cinq en réalité, en pourcentage des inscrits. Pour aller au bout de cette dénonciation de l’usage des suffrages exprimés pour l’analyse électorale, il faut sortir de la comparaison entre la nation et la Guyane et s’intéresser à deux territoires où le président sortant, Jacques Chirac, s’est révélé très populaire, où il a obtenu des scores parmi les meilleurs de ce mauvais millésime. Or ces territoires manifestent d’importantes différences d’abstention.
Ni la Corrèze, ni la Polynésie n’est représentative des dynamiques électorales nationales en 2002. Par contre, les deux territoires ont une forte corrélation si on fait abstraction de l’abstention, ce qui permet de mieux voir à quel point l’analyse à partir des suffrages exprimés fausse toute réflexion. Bien entendu, les coefficients de corrélation et de détermination sont calculés à partir de la totalité des résultats des candidats ( donc des aléas ), non transcrits par souci de lisibilité.
L’outremer est réputé pour accorder une forte prime aux candidats des partis de gouvernement, mieux connus que les autres hormis en cas de candidature de « l’enfant du pays ». Pour sa part, le vote Le Pen a peu pénétré la Corrèze qui reste marquée par l’enracinement de J. Chirac, mais aussi par une opposition droite-gauche encore forte dans les cultures politiques du Massif Central et du Sud Ouest de la France. Deux causes différentes pour des résultats similaires si on fait abstraction de l’abstention : le président de droite et le premier ministre de gauche étaient presque « par définition » avantagés face à leurs rivaux dans ces deux territoires. Résultats ( voir tableau ci-dessous ) :
- Les scores de Jacques Chirac et de Lionel Jospin en pourcentages des inscrits donnent leurs scores dans les mêmes territoires lorsqu’ils sont multipliés par les coefficients C1. Pour Jacques Chirac en Corrèze, 26,14141436 % des inscrits x 1,309309629 ( C1 ) = 34,22720555 % des exprimés.
- Le coefficient C2 est obtenu en divisant le coefficient C1 de la Corrèze par le coefficient C1 de la Polynésie. Mathématiquement, que fait le politologue qui compare les pourcentages des exprimés en faveur de L. Jospin dans les deux circonscriptions ?
- Ce politologue imaginaire part de la valeur Corrézienne de 16,43502729 % des exprimés. Il ne retranche pas à ces pourcentages des voix, mais des voix et une part d’abstentions. Ces dernières sont redistribuées d’une manière qui conjugue des facteurs proportionnels qu’il a toujours utilisé sans jamais les mettre en lumière, à savoir les coefficients f(x), f(y) et f(x/y), ainsi qu’un facteur aléatoire, la différence de votes effectifs, en pourcentage des inscrits.
- Alors que le politologue croit faire une soustraction en partant des % des exprimés de Corrèze pour arriver à ceux de Polynésie pour un candidat donné, ici L. Jospin ; il applique mathématiquement le produit suivant : Corrèze ( % des exprimés / % des inscrits ) / f(x/y) x Polynésie ( % des inscrits ) = % des exprimés en Polynésie.
- En clair, si :
o le score du candidat en Corrèze, dans X, est noté x’ pour les % des exprimés, x pour les pourcentages des inscrits ;
o le score du candidat en Polynésie, dans Y, est noté y’ pour les % des exprimés, y pour les pourcentages des inscrits ;
o si le coefficient f(x/y) est noté a ;
o alors en cherchant y’ à partir de x’, on réalise l’équation suivante :
o y’ = ((x’/x)/a)y. Cela donne ( les parenthèses servent ci-dessous à distinguer les différents types de données ) :
o ( 16,43503 / 12,55244 ) / ( 1/1,531434414 ) x (12,32303 ) = 24,70916767
- Après avoir bien compliqué la démarche en passant nécessairement ( mais inconsciemment ) par les inscrits pour trouver des % d’exprimés, voici la conclusion de ce politologue : L. Jospin aurait gagné de la Corrèze à la Polynésie plus de 8 points. En fait, il a perdu des parts de l’électorat ! Pertes légères, mais bien réelles : 12,55 % des inscrits est de partout et a toujours été supérieur à 12,32 % des inscrits. Cet universalisme n’est pas recevable pour les pourcentages des exprimés. Toutes les séries statistiques, toutes les cartes électorales, toutes les synthèses ( notamment historiques ) fondées sur les pourcentages des exprimés sont par définition fausses ou, a minima, biaisées. Seule l’expérience des auteurs peut contrebalancer, sur des points particuliers, ce vice méthodologique fondamental. Il n’en reste pas moins que tout travail de synthèse est ainsi bâti sur du sable.
Seuls les pourcentages des inscrits permettent donc de mesurer l’aléa mathématique, c'est-à-dire la différence de conjoncture électorale et politique entre deux élections. C’est encore plus nécessaire lorsqu’il s’agit d’élections entre lesquelles tout change : nombres de candidats, enjeux, participation... C’est le meilleur moyen de prévenir des redistributions fallacieuses des suffrages non exprimés, d’éviter toutes les illusions qui faussent ensuite les perspectives d’analyse, détournent de l’essentiel. Combien d’analystes ont-ils prétendu qu’en 2002 J.-M. Le Pen a obtenu de bons résultats ? En fait J.-M. Le Pen a gagné moins d’un point en pourcentages des inscrits en 14 ans, de 1988 à 2002. Ce sont ses rivaux, et prioritairement les candidats institutionnels, qui se sont effondrés.
En définitive, pourquoi s’obstine-t-on en sciences politiques à utiliser les pourcentages des exprimés plutôt que ceux des inscrits ? Mieux encore : certains s’excusent parfois d’employer ces derniers. On pourrait évoquer ce péché capital du Moyen Age, l’acédie. De manière plus efficiente aujourd’hui sans doute, il faudrait plutôt voir une raison institutionnelle : les élections sont remportées en fonction des résultats en pourcentages des exprimés. Dès lors, les médias communiquent presque exclusivement en ces termes, et retranchent allègrement des vaches à des cochons, pour reprendre l’image utilisée précédemment. On pourrait croire qu’il vaille mieux partir des données électorales sorties des urnes. La dernière chronique électorale dédiée aux présidentielles de 2017 devrait toutefois en dissuader les observateurs rigoureux. Une comparaison est ainsi faite entre le nombre de voix obtenues par J.-L Mélenchon en 2017 et celles obtenues par J. Duclos en 1969. Or le corps électoral est passé de 28 752 312 inscrits en 1969 ( sans l’outremer, soit moins d’un million d’inscrits ) à 47 582 183 ( avec les ultramarins et Français de l’étranger, soit 3 138 971 personnes ) en 2017. Quelle que soit la sympathie ou l’antipathie suscitée par J.-L. Mélenchon, force est de constater qu’avec 14,84 % des inscrits contre 16,6 % des inscrits, il ne dépasse pas l’ancien candidat communiste. Quant à savoir si le contexte lui sera à terme plus favorable, c’est un autre problème.
Il s’agissait de montrer que les études politiques ne peuvent raisonnablement s’appuyer que sur des résultats en pourcentage des inscrits. Cela permet d’inclure les abstentionnistes sans les faire voter n’importe comment ni malgré eux. D’ailleurs, les comparaisons à partir des suffrages exprimés ne valent qu’à la condition d’une abstention identique d’une élection à l’autre, ce qui est très aléatoire et rare d’une échelle ou d’une année à l’autre. Que l’on cherche des différences ou des points communs, il faut recourir aux résultats en pourcentages des inscrits.
Comment les politologues vont-ils synthétiser l’afflux magnifique de sources brutes que leur apporte le grand débat national ? Vont-ils chercher des corrélations entre revendications et résultats électoraux antérieurs ? Ce serait souhaitable, car les résultats électoraux sont les seules autres données brutes et massives dont nous disposons pour étudier notre vie politique républicaine. Les sondages présentent quant à eux de nombreux défauts de plus en plus dénoncés par les géographes, car ils font comme si une culture sociale pouvait s’affranchir des cultures territoriales, comme si un ouvrier du Nord votait comme un ouvrier du Massif Central. Pour une fois que la population française a le moyen de s’exprimer de manière à la fois massive et qualitative, il serait dommage que les spécialistes dédiés à l’interprétation de leurs messages les dénaturent complètement faute de les aborder d’une manière un minimum fiable.
A propos de spécialistes, les personnes familières des droites de régression savent qu’il s’agit de modèles statistiques employés d’ordinaire à des fins de prédiction. Il faut toutefois définir au préalable les caractéristiques déterminantes dans une corrélation ou un ensemble de corrélations. Avant de prédire, il faudra sans doute commencer par établir les corrélations là où elles sont, les analyser à travers des monographies et dégager les variables qui ont mené les électeurs à des choix semblables en des temps ou lieux différents ; tout cela avant d’essayer d’appliquer les modèles dégagés à une quelconque prédiction. Cette histoire aussi reste à écrire...
Pour aller plus loin :
- Etudes fondatrices pour les sciences politiques françaises, s’appuyant alternativement sur les pourcentages des inscrits ( approches globales ) et des exprimés ( cartes... ) :
François Goguel, Chroniques électorales, 1, La Quatrième République, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1981, 171 p.
François Goguel, Chroniques électorales, 2, La Cinquième République du général de Gaulle, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1983, 520 p.
François Goguel, Chroniques électorales, 3, La Cinquième République après de Gaulle, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1983, 198 p.
- Approche comparative récente des présidentielles, utilisant des statistiques diverses sans préciser la nature des suffrages employés :
Richard Nadeau, Martial Foucault, Bruno Cautrès, Michael S. Lewis-Beck et Eric Bélanger, Le vote des Français de Mitterrand à Sarkozy, 1988-1995-2002-2007, Paris, Presses de Sciences Po, 2012, 304 p.
- Etude comparative basée sur les pourcentages des inscrits. Elle dresse des moyennes par famille politique dont la somme atteint, par exemple pour les municipales 2001, 117,14% des inscrits, sans compter les abstentions, votes blancs et nuls.
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