Aussi critiqués que les voyants, les instituts de sondages n’en prospèrent pas moins, cela pour des raisons analogues : entre savoir occulte et charlatanisme, ils répondent au besoin de voir l’imperceptible, d’appréhender l’insaisissable. Penser une société de dizaines de millions d’habitants avec ses moyens sensoriels est aussi inaccessible à l’humain que voler de ses propres ailes. Reste à concevoir des outils appropriés. Les enquêtes d’opinion sont une partie de la solution, compte tenu de l’expérience accumulée par ces professionnels dans l’observation des sociétés et de leur quasi-exclusivité de la consultation massive et chronique des populations. Même si rien ne peut remplacer leurs enquêtes qualitatives, il n’en va pas ainsi de leurs quantitatives. Les données électorales restent sous exploitées et sont appelées à contribuer puissamment à la connaissance du corps civique.
S’agissant du devenir des votes fillonistes, plus précisément pour ce qui touche à leurs interférences avec les non exprimés, voici de nouveau le tableau récapitulatif du sondage employé et de ses incohérences estimées d’après ses valeurs. L’article précédent a pointé l’incongruité qu’il y avait à estimer les néo-abstentionnistes venus du gaullisme dans des proportions analogues à celles des autres électorats majeurs ; cela alors que tout laisse croire que les déçus du fillonisme ont été prépondérants. Comme nous allons le voir, cette approche est confortée par la distinction entre abstentions pérennes et fluctuantes, systématiques et intermittentes, ou plutôt structurelles et conjoncturelles.
Voir le précédent article pour une présentation complète de cette enquête signée F. DABI et J. FOURQUET : « Présidentielle 2022 – Sondage jour du vote : Profil des électeurs et clés du scrutin (1er tour ) », pour l’IFOP et FIDUCIAL, en date du 10 avril 2022. Réalisée à Paris, elle se déploie dans 92 pages, dont quelques-unes nous concernent dès à présent : pages 4, 26, 28 pour les reports 2017-2022 ; nous reviendrons ultérieurement sur les pages 62, 64, 66, 68 au sujet des votes « utiles ».
Mentions légales : l’enquête s’appuie sur « un échantillon de 3 784 personnes inscrites sur les listes électorales » ; lequel échantillon est extrait d’une compilation légèrement supérieure. Il se veut représentatif du corps électoral selon la méthode des quotas par sexe, âge, profession, lieu de résidence ( région et catégorie d’agglomération ). Les témoignages sont recueillis par « questionnaire auto-administré en ligne le 10 avril de 11 heures à 18 heures » ( p. 3, ci-dessus et dessous ). TF1, LCI, Paris Match et Sud Radio ont été les commanditaires.
Pourquoi envisager une puissante abstention structurelle ?
La familiarité avec l’histoire électorale de la France enseigne que l’ensemble des non exprimés métropolitains ( seuls étudiés sur toute la période en raison des manipulations électorales ultramarines en début de Ve République ) ne tombe jamais en dessous de 15 % du corps électoral. Les études de l’abstention montrent que l’abstentionniste type est globalement le portrait inverse de l’actif. Ce dernier est dans la force de l’âge, bien inséré dans la vie sociale… Ainsi l’abstention se renforcerait-elle du retrait spontané d’une part importante des plus jeunes et des plus âgés, faute de se sentir légitimes ou concernés, mais aussi de tous ceux qui vivent par choix ou par nécessité en marge du modèle social de référence : chômeurs, précaires, délinquants et criminels, expatriés… Certains sont radiés des listes électorales ou n’ont jamais été inscrits, mais tous ne le sont pas. Leur quantification est difficile, sans être impossible ( voir page 107 et suivantes ) et il faut leur ajouter, à la marge, les erreurs de révision des listes électorales, lesquelles créent administrativement des citoyens fictifs.
De même, l’observation des cartes des non exprimés fait toujours ressortir les mêmes territoires en tête de classement. Voici trois discrétisations des mêmes données pour 2017 et 2022. En bleu, les territoires d’abstentions structurelles. Dans un premier temps, la Corse et l’outremer, ainsi que le territoire le plus abstentionniste de la France continentale. Dans un second temps, le seuil est déterminé de manière à faire ressortir le trio de départements hexagonaux les moins participatifs. Dans un dernier temps, la discrétisation s’opère à partir du département comptabilisant le moins de non exprimés, par paliers d’un point. Les sur-abstentionnistes totalisent donc un minimum de 7 points supplémentaires par rapport à celui de référence.
Sans surprise, hormis dans le dernier diptyque, les records de non exprimés sont toujours atteints aux mêmes endroits.
Une observation plus fine fait ressortir que l’optimum 2022 pour l’ensemble des départements de métropole et d’outremer ( communautés d’outremer Français de l’étranger exclus ) a diminué. Nous verrons ultérieurement que certains comportement abstentionnistes préfigurent un arrimage progressif à la vie politique institutionnelle, sur le modèle décennal de la Corse. Même si cette dernière reste sur-abstentionniste au regard des standards continentaux, son désintérêt pour les présidentielles a presque chuté de moitié depuis 1965 ; du moins en 2017, car le surcroît d’abstention a été fort dans l’île de beauté en 2022.
Le cas de la Seine-Saint-Denis est à replacer dans son contexte parisien. Malgré des nuances locales, ce département fait figure d’immense banlieue. A ce titre, ses principaux traits saillants sont ceux de quartiers ailleurs mal perceptibles dans un découpage départemental. Autrement dit, ces électorats de banlieue, ailleurs disséminés mais concentrés dans le 93, sont structurellement abstentionnistes. Le Nord et la Moselle qui secondent cette périphérie parisienne présentent des caractéristiques mixtes. Certes, il s’y trouve aussi des banlieues analogues bien que moindres, mais ils portent encore les stigmates de la crise industrielle. Le désaveu des « sociaux-traîtres » et de tout le système politique y reste prégnant.
Ce n’est qu’avec le dernier doublon de cartes que nous constatons des changements. Les départements concernés ( Ardennes, Oise, Territoire de Belfort, Nièvre, Cher, Creuse d’une part ; Ardennes, Aisne, Marne, Meurthe-et-Moselle, Cher, Bouches-du-Rhône, Alpes-Maritimes d’autre part ) illustrent la jonction entre abstentions structurelles et conjoncturelles. L’entremêlement et la dispersion des communes aux comportements distincts en rend le suivi complexe, impossible à cette échelle.
Quoi qu’il en soit, ce premier aperçu territorial indique qu’il ne faut pas sous-estimer les abstentions structurelles ; ce que toutes les études fondées sur des échantillons font, y compris celle traitée ici…
Les non exprimés de 2017 à 2022 selon les sondeurs : un cataclysme indolore ?
...
