Avant tout, un grand merci à mes abonnés !! 😊 Ma prise en main de l’interface Kessel est progressive, et tous n’ont pas reçu le message de remerciement prévu pour les nouvelles adhésions. Voilà, je l’espère, ma maladresse réparée.
( Note : pour la carte des départements, il me semble finalement plus opportun de la fournir en annexe )
Dans son roman « quatre-vingt-treize », V. Hugo évoque volontiers Paris comme le phare de la civilisation. L’historien est moins élégiaque que le poète. Une ancienne édition de l’histoire de France de J. le Goff intitulait son chapitre sur le tournant des XIVe et XVe s. : « Paris, tête folle d’un royaume exsangue ».
Sans trop insister sur la référence historique, à cette étape de la réflexion on peut admettre une sorte de cycle multiséculaire dans les relations entre Paris et le pays : parfois, la capitale draine en profondeur les forces de la nation et elle en démultiplie la puissance à l’international. D’autres fois, elle dilapide tout.
S’agissant de l’actualité, indépendamment des questions culturelles sur lesquelles on peut considérer que les avis sont plutôt partisans qu’objectifs ; le déclassement de la France en Europe comme dans le monde, à commencer par l’Afrique, laisse croire que le pouvoir central nous précipite dans une période plutôt néfaste que faste. Ainsi en va-t-il d’un pays solidement régenté : selon que les pouvoirs d’Etat sont bien ou mal tenus, l’administration peut accélérer la chute comme le rebond, les corps intermédiaires peuvent amplifier la chienlit comme le redressement. Mon propos n’est pas d’attiser les espoirs en 2027, mais d’introduire un diagnostic implacable : Paris apparaît aujourd’hui comme un kyste démocratique.
En quoi les données électorales permettent-elles d’établir la malignité du pouvoir central ?
J’ai précédemment relevé trois surreprésentations partisanes et opéré ce classement d’apparence discutable : « Le centre parisien plébiscite un trio écolo-macro-mélenchoniste, flanqué d’une droite gaulliste. » Certains lecteurs peuvent s’être demandé, à juste titre, pourquoi dissocier le vote Pécresse du parisianisme affilié aux trois autres. N’était-il pas possible d’envisager une sorte de « quadrille bipolaire », comme au début des années 1980 ( PCF-PS vs UDF-RPR ) ?
Le clivage des années 1980 conservait une envergure nationale ; mise à mal, début d’une première fragmentation nationale qui restait superficielle au regard de l’actuelle. Les graphiques suivants montrent que ce n’est pas le cas ici. Le vote parisien exprime une mode et une sociologie de centre-ville privilégié plus qu’une opposition de visions pour la nation. Seul le vote néo-gaulliste se démarque un peu par son enracinement électoral ; encore que sa déclinaison parisienne puisse être considérée comme une autre forme de snobisme.
A titre indicatif, le clivage villes-campagnes a été abordé dans plusieurs vidéos sur les législatives 2024 : appropriation de l’enjeu électoral, typologie des votes, synthèse.
Ces captures d’écran de la première vidéo montrent, pour le premier tour 2022, les parts de chaque mouvance politique dans l’ensemble des communes de France. Elles sont classées de droite à gauche par taille décroissante ( 1er au 10e décile ), d’après leurs inscrits sur listes électorales, et sont regroupées dans des déciles équivalents ( totale d’inscrit indiqué en bas de graphique ). Le premier graphique indique les masses électorales en % des inscrits de chaque décile. Le second précise la part de chaque décile dans l’électorat national de la mouvance.
Exemple, pour bien lire ces courbes : à gauche, il apparait que le ruraliste J. Lassalle a été soutenu par près de 5 % des inscrits du 10e décile, ce qui constitue son meilleur score, ensuite inversement proportionnel à la taille des communes. A droite, il apparaît que ce 10e décile a contribué à hauteur de 18 % de son total de voix, alors que les villes les plus peuplées ne lui en ont fourni que 5%.
Ici, nous devons observer avec plus d’attention le total des gauches d’une part, celui des centres et droites d’autre part. Le premier inclut les mélenchonistes et écologistes. C’est un vote clairement croissant à mesure que la taille des communes augmente. Afin de mieux identifier les gauches des villes, et celles des campagnes, les graphiques suivants apportent des précisions utiles. Le premier indique nettement que le vote mélenchoniste croît avec la taille des communes. Les écologistes et socialistes suivent une tendance analogue, mais moins marqué du fait de la petitesse de leurs résultats et d’un ancrage peut-être plus rural.
Ce graphique se focalise uniquement sur les gauches de bas de classement. Là, il s’avère que le vote écologiste double du dernier au premier décile, le pic de croissance se faisant à partir du troisième décile. Celui-ci comprend des communes entre seize et trente mille habitants ; voire annexe. Quant à la territorialisation du vote socialiste, on la discerne mieux avec le graphique suivant…
C’est dans les villes moyennes, banlieues et grandes villes secondaires ( du 4e au 2e décile, allant de 9 000 à 85 000 inscrits ) que la candidate socialiste a été le plus ignorée. Tout en se maintenant vers 1,3 % des inscrits des déciles ruraux, son modeste pic dans les 22 plus grandes métropoles lui apporte 11,5 % de son électorat. La disproportion n’est pas considérable. A. Hidalgo a hérité d’un maillage territorial encore vivace et d’un léger capital de sympathies urbaines. Les seules gauches véritablement rurales sont celles des communistes et trotskystes, c’est-à-dire les mouvances qui restent attachées aux préoccupations socio-économiques plutôt que culturelles, ou plutôt postmodernes.
Sans plus insister sur le caractère évidemment urbain des surreprésentations parisiennes écologistes et mélenchonistes, reste à considérer le second total des centres et droites. Il réunit précisément les votes pour E. Macron et V. Pécresse. Pourquoi les différencier dans le cas parisien, alors que leurs convergences nationales ont justifié leur association dans cette première série de statistiques ? En outre, la courbe qu’ils tracent ensemble est relativement stable et indépendant de la démographie ; sans forcément l’être de la géographie, comme nous l’avons déjà vu avec la régionalisation des identités politiques.
Les séparer révèle une inclinaison légèrement urbaine du vote Macron, tandis que V. Pécresse n’a dépassé les 4 % d’un décile que dans le plus rural d’entre tous. Ces différences sont modiques. Pour précision, l’appréciation d’un vote macroniste plutôt urbain tient principalement à deux raisons. La première est issue des cartes montrant uniquement les candidats arrivés en tête, en occultant les seconds. Le vote lepéniste étant très sensible à la démographie urbaine ou rurale, il occulte ou révèle des voix maconistes relativement stables ; à l’échelle des déciles. La seconde raison, c’est précisément le plébiscite parisien. Il existe un macronisme rural et un urbain, sans doute moins homogène idéologiquement que dans les urnes ; en revanche, le macronisme connaît aussi une hypertrophie parisienne : 28,81% des inscrits parisiens en 2017 à Paris, contre 18,19 % des Français ; en 2022, ces valeurs passent respectivement à 27,25 et 20,07. Même si l’écart s’est un peu resserré et l’électorat recomposé, il est difficile de ne pas voir dans le macronisme élyséen un avatar du parisianisme.
A l’inverse, et à l’instar du socialisme, le néo ou post gaullisme de V. Pécresse conserve un léger ancrage rural. Environ 11,2 % de son électorat provient du dernier décile. La courbe des contributions de chaque décile à son total forme un V. La pointe tombe, au 5e décile, sous les 9,5 % de son électorat. La seconde branche s’écrase dans les principales aires urbaines ; du 3e au 1er décile.
En résumé, la mode parisienne n’est pas à la droite ; tout au plus le centre-droit peut-il être toléré, et encore… Après cet examen statistique, en complément des éléments déjà relevés, on ne s’étonne guère que le parti présidentiel passe volontiers pour « fasciste ». Or, malgré là encore des controverses, on prétend que le pays se droitise ; à moins qu’il ne se fascise totalement d’un point de vue parisianiste…
1965 : Paris émetteur de la norme nationale.
J’ai beaucoup écrit mais peu publié sur cette année 1965, archétype du plébiscite électoral et de la transfiguration du politique. J’ai renvoyé cet été 2026 mon manuscrit refusé par des éditeurs au début de l’année 2021. En effet, il est aussi délicat de me référer à des extraits inaccessibles que de tout répéter ( p. 262 et suivantes… ).
Les documents suivants devaient former l’armature du cinquième tome de l’histoire de la Ve République que je projetais initialement ; et que je n’achèverai sans doute jamais, faute de temps et de débouchés. Comme il n’est pas ici question de rédiger un livre entier, nous allons nous focaliser sur les deux années électorales extrêmes : 1965 et 2022. Afin de mieux cerner les évolutions, toutes les cartes de ce type sont produites en annexes.
Noter que l’année 2002 présente un intérêt particulier pour ce type de cartes, car la multiplicité des candidatures permet de détecter d’infimes sensibilités politiques locales. En effet, ma base de données recense les corrélations territoriales à partir de 15 régions, outre la nation. C’est le principe du sonar. En positionnant l’émetteur ( la région de référence ) à différents endroits, les espaces analogues sont traversés sans entrave ; mais toute résistance se traduit par un gradient de gris-noir qui brosse les contours des autres régions politiques. D’un test à l’autre, la localisation des pôles structurant se précise. Ainsi, dans l’article précédent, les zones de broyage décrites pour 2022 sont en partie déterminées par les conditions d’observation…
Certes, en 1965, le nombre de candidat est faible. Les Français s’approprient progressivement le nouveau mode de scrutin, et rares sont ceux qui osent défier le général de Gaulle. De nos jours, il n’en a pas de même, et c’est une dimension du plébiscite, ou de son absence. Même si les Trente Glorieuses de J. Fourastié en jettent les bases, la seconde révolution française théorisée par H. Mendras n’a pas encore eu lieu. L’atomisation singulariste qui sape notre vie sociale émet ses premiers signaux faibles…
Entre le Gaullisme et le Communisme qui encadrent efficacement la population, d’autres familles politiques se disputent les miettes : SFIO, nébuleuse centriste tantôt organisée par le Normand J. Lecanuet, tantôt par le président par intérim A. Poher ( surnommé « Manpoher » en 1974 par le Canard enchaîné… ). Hors champ légitimiste ( au sens de favorable au système et aux élites en place ) émergent J.-L. Tixier-Vignancour, ex-avocat de l’OAS, et M. Barbu, ex-Résistant, député de la constituante de 1946 qui a porté des projets autogestionnaires.
( Note relative à Marcel Barbu : le jeune chercheur, M. Gérard, qui a publié sur lui, avait auparavant consacré son mémoire de maîtrise à quatre candidats atypiques. Il en avait diffusé en ligne l’intégralité. Il m’a beaucoup inspiré ).
L’information principale de ces deux cartes comparées, c’est leur relative correspondance. Même si les liens entre chaque territoire et celui de référence sont un peu plus ou un peu moins étroits considérés depuis la nation ( gauche ) ou Paris ( droite ) ; la physionomie d’ensemble reste la même. L’Est est plus proche de l’une et l’autre norme, tandis que l’Ouest s’en démarque plus nettement. Cela rappelle que l’Est du pays est plus qu’un centre de gravité. Il impulse la modernité politique comme il a porté l’industrielle. Les territoires les plus proches de cette norme métropolitaine se situe principalement à l’Est : Yonne, Ardennes, Marne, Aube, Seine-et-Marne, Haute-Saône, voire Ardèche.
Dans les pays de bocages, la divergence tient principalement à un double plébiscite droitier, de J. Lecanuet et de C. de Gaulle. En région toulousaine, ainsi que dans son fief de la Nièvre, c’est l’opposant F. Mitterrand qui est porté au pinacle. Le Sud méditerranéen allie contestation de gauche et rancœur des Pieds Noirs qui soutiennent J.-L. Tixier-Vignancour. Quant à l’Alsace, elle rejette durablement la gauche française ; au moins jusqu’à la politique européenne de F. Mitterrand. Le TGV Paris-Strasbourg ayant ensuite parachevé son arrimage au reste de la nation ; de même que la disparition progressive des « Malgré nous », qui ont diversement apprécié la politique française…
En résumé, les conflits potentiels qui ont été évoqués avec ces cartes ne doivent pas tromper sur leur caractère concret. En Corse, cela s’articulait aussi bien sur l’indépendantisme que sur des pratiques mafieuses, joints à un niveau élevé d’armement des populations ( jusqu’aux années 1980, la presse atteste des célébrations électorales avec tirs en l’air dans les rues ). En outre, nul n’a oublié que l’OAS a manqué de tuer de Gaulle. Les divergences observées par les données électorales transcrivent des cultures politiques et des antagonismes réels, susceptibles de dégénérer.
En 1965, le risque était limité par la relative harmonie entre le pouvoir central et le pays. Qu’il s’agisse de la carte, du graphique récapitulatif ou du tableau des scores des candidats, les variations entre Paris et le pays sont mineures. Les provinciaux peuvent alors se reconnaître dans les combats des Parisiens ; à une époque où le département de la Seine outrepasse la ville centre et englobe une partie des banlieues, rouges et dorées.
En résumé, cette situation est celle de la politique de grandeur, qui fédère les régions par-delà leurs terroirs. Même si les historiens en pointent les limites, de telles périodes restent comme des apogées dans la mémoire collective. Paris pilote, Paris anticipe, Paris organise. Puis les décennies passent, et voici notre situation actuelle, selon les mêmes formules de calcul…
( 2017-) 2022 : Paris, capitale à reconquérir par la violence ou par les urnes ?
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