Le tableau ci-après correspond à un usage courant en sciences politiques : évaluer les rapports entre gauches et droites d’une élection à l’autre. Cette opération se réalise presque nécessairement en pourcentages des exprimés. En effet, si les non exprimés augmentent fortement, les deux mouvances peuvent en pâtir simultanément, ou non ; réciproquement, en cas de baisse notable, les deux autres peuvent en bénéficier, ou non. Cartographier les trois variables n’est pas impossible, mais cela perd en lisibilité. De surcroît, la quasi-totalité de la littérature dite scientifique est rédigée avec cet instrument de mesure ; que je compare volontiers à un élastique… A cela s’ajoute une exégèse du message des urnes que professe un personnel médiatique notoirement incompétent. Toutes les réalités sociales sont faussées par sa traduction d’une langue qu’il méconnaît : le vocabulaire est celui des données électorales, dont la grammaire s’articule sur les statistiques.
Autant dire que cette première prise de vue est sujette à caution, mais il s’en dégage quelques pistes de réflexion utiles. Bien entendu, de tels regroupements sont critiquables : quid du centre ? Est-il nuisible de regrouper toutes les gauches non LFistes, sachant que cela inclue aussi bien des trotskystes que des socialistes ? Les droites, écartelées entre les macronistes et les souverainistes, ne sont-elles pas déjà démembrées ? Faudrait-il isoler le vote lepéniste parmi ces derniers… ?
Les postulats relèvent nécessairement de l’arbitraire, mais ils permettent des comparaisons sommaires. Aussi bien pour 2017 que pour 2022, la faiblesse des gauches atteint une ampleur et une durée inédites. Même si une campagne médiatique tapageuse a vendu, avec un certain succès, le scénario d’une victoire en 2024 ; le niveau des soutiens populaires à l’ensemble des gauches reste historiquement bas. Pour faire simple, de telles victoires de la gauche des années 2020 avoisinent la défaite historique des législatives de 1993. Tant qu’un centre reste uni autour d’E. Macron et de son mouvement, on peut considérer que l’ensemble des droites, quoique dépareillé, reste hégémonique avec près de 72,14 % des exprimés en 2017, et 68,05 en 2022.
Apparente glaciation des blocs et fluidité électorale sous-jacente : vers l’avalanche ?
Malgré la faiblesse initiale des gauches, la dynamique engagée pourrait-elle se poursuivre, prendre de l’ampleur et provoquer une inversion du rapport de forces ? C’est l’un des enjeux des articles à paraître. Encore faut-il comprendre les ressorts de ces premiers mouvements de terrain détectés. Toutes les sensibilités politiques progressent, à l’exception des « divers droites ». Cela signifie-t-il que d’anciens électeurs fillonistes auraient voté Mélenchon en 2022 ? Ce n’est clairement pas plausible. Ce tableau permet de revenir sur un paradoxe déjà abordé de manière superficielle dans ma chronique électorale de 2022 ( pp. 258 et suivantes ), et d’en approfondir l’étude durant les semaines à venir : les trois principaux candidats de 2022 n’ont guère progressé, aucune des têtes d’affiche n’est nouvelle, mais l’absence du quatrième meneur de 2017 indique des déplacements massifs d’électeurs.
Certes, les non exprimés ont progressé, mais aucunement dans une proportion qui permettrait d’absorber les 10,37 % d’inscrits perdus par les divers-droites. Ce tableau consiste en un jeu de vases communicants. De proches en proches, on peut formuler des premières hypothèses s’agissant des transferts de voix.
Avant tout, même si V. Pécresse a pu séduire de nouveaux électeurs à l’échelon local, les principaux contingents de ses soutiens sont certainement ex-fillonistes. J. Lassalle, ici comptabilisé avec elle, a dû recevoir des dépités du néo-gaullisme ; surtout dans le Sud-Ouest… Le reliquat de suffrages en déshérence reste considérable et a pu s’associer aussi bien aux souverainistes qu’aux macronistes voisins ; une sorte de vote utile ? Même en admettant que les gains et transferts internes aux extrêmes droites aient bien assimilé ces apports, avec la principale hausse après celle des non exprimés… Le léger sursaut d’E. Macron laisse envisager des pertes vers sa gauche.
Dès lors, quand bien même les candidats sont reconduits d’une élection à l’autre, leurs soutiens ont évolué de manière fondamentale. Les mêmes bulletins ont changé de signification de 2017 à 2022, entre une extrême droite un peu recentrée, un centre et un centre-gauche droitisés, un vote Mélenchon légèrement recentré, vraisemblablement par des apports ex-écologistes… A moins d’avoir aussi reçu des voix des abstentionnistes de 2017. Dans ce cas, ses faibles gains se compensent-ils par des pertes… Vers l’extrême droite ? Le mélencho-lepénisme ( reports lepénistes au second tour des électeurs Mélenchon de premier tour ) semble avoir diminué de 2017 à 2022 ( p. 215 ) ; est-il devenu lepénisme de premier tour ?
La boucle ainsi bouclée laisse croire que les électorats socles, maintenus d’une élection à l’autre, sont relativement étriqués. Reste à mesurer les poids respectifs des sympathisants stables et des transfuges de toutes parts.
Les non-exprimés au zénith : des suffrages sans histoire ?
Chacun des indicateurs ici réunis a été représenté, décrit et commenté respectivement dans divers chapitres de ma chronique sur 2022. Ce petit schéma de synthèse combine premiers et seconds tours par la moyenne géométrique. Cela consiste à placer en abscisses une variable, en ordonnées une autre, et à ramener ces deux valeurs déséquilibrées à un carré comparable aux autres. Chaque point représente ici la longueur d’un côté de ce carré…
En peu de mots, non exprimés et plébiscites des élus ont suivi des trajectoires tendanciellement inversées. Sauf pour un rebond assez net en 1988, puis un cycle électoral 2007-2012 plutôt favorable à la représentativité des élus, la baisse pluri-décennale apparaît structurelle. Plusieurs facteurs peuvent être énumérés, allant de la banalité de la vie et du personnel politiques à l’atomisation de la société avec l’individualisme de singularité, en passant par la fragmentation de la nation sous les coups de boutoir de la mondialisation… Toujours est-il que le revers de cette déconsidération des élus, c’est la hausse consubstantielle de l’abstention. A cet égard, les pics conjoncturels de 1969 et 2002 sont instructifs.
Le premier tenait à une première ébauche de tripartition de la campagne électorale : le gaulliste G. Pompidou, le centriste A. Poher, le communiste J. Duclos. Peut-être une telle division correspond-elle à la gestion d’un État, mais elle se conjugue à la démobilisation électorale. Il se pourrait que l’émergence d’une troisième voie brouille les enjeux pour les électeurs, ou inversement qu’une telle manière de poser le débat politique procède d’une mauvaise lecture, par les corps intermédiaires et acteurs politiques, de la société et de ses devenirs possibles. Toujours est-il que, cause ou symptôme d’un malaise démocratique, une fois toute dissidence marginalisée dans le manichéisme gauche-droite des années 1970, la mobilisation électorale a atteint des records.
Le second pic de démobilisation s’inscrit en prolongement de la crise protéiforme des années 1990 : recomposition politique avec l’émergence du lepénisme protestataire, chômage ouvrier de masse, géopolitique d’après-guerre froide et engagement effréné dans la mondialisation, affaire Elf et exigence de « moralisation de la vie publique », entre autres thématiques postmodernes incluant la fin du citoyen-soldat. A cet égard, la désertion des urnes en 2002 ne se comprend pas uniquement dans le temps court de l’élection. Elle a vraisemblablement été accentuée par quelques aléas plus ou moins saugrenus : multiplication des éligibles qui a généré de la confusion chez les électeurs, vacances des franciliens négligeant les procurations à la faveur de sondages favorables…
Avec le cycle abstentionniste 2017-2022, tous ces facteurs mutualisent leurs effets délétères, malgré des variantes : la précarisation populaire touche moins exclusivement le porte-monnaie du monde ouvrier, mais le statut de tout le corps civique ; les défaillances dans la conception et la révision des listes électorales gonflent les valeurs de l’abstention ; l’institution présidentielle est au cœur d’une crise de régime où les pouvoirs élyséens croissent de manière inversement proportionnelle au soutien populaire des élus…
Quant aux principaux opposants, cette courbe est, des trois proposées, la plus inféodée aux contingences. Tout au plus faut-il souligner que les oppositions lepénistes de 2002, 2017 et 2022 sont les plus faibles de l’histoire de la Ve République. Malgré des progrès sensibles de cette dernière, la tête de l’État est artificiellement grandie par la petitesse de ses rivaux.
Vers l’analyse détaillées des non exprimés de 2017 à 2022 :
La première inconnue à élucider est l’ensemble des variations d’inscrits. Elles engagent aussi bien l’authentification des sources que tous les calculs subséquents. A cet égard, la carte des variations d’inscrits de 2017 à 2022 a été publiée avant les autres de cette série. Elle reste de droit réservée à cette vente. Le chapitre de son examen critique s’avère un prérequis utile, et quelques conclusions seront ici réinvesties.
Cependant, la mesure suivante dans l’ordre méthodologique est celle des non exprimés. Il est possible d’étudier séparément les votes blancs et nuls, mais cela représente des masses électorales faibles, et surtout des comportements mal déterminés pour des raisons institutionnelles. Pour ce premier diagnostic, ils sont indiscriminés et parfois récapitulés avec l’abstention prépondérante. Les associer de la sorte se justifie en tant qu’ils impactent conjointement toutes les dynamiques consécutives des exprimés.
Nous allons ici nous limiter à deux cartographies pour tester l’hypothèse d’une déprise gaulliste dans la hausse des non exprimés ; cela au regard d’une première carte témoin ci-dessus, celle des votes fillonistes de 2017. Ce faisant, nous saisiront mieux la portée des outils d’observation dans le contrôle de la « tectonique de plaques » et de sa violence qui redéfinissent les lignes de partage partisan de 2017 à 2022.
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