Archive, 23 fév. 2019 – Peut-on parler de « sciences » politiques ? 2/2

Les politologues commentent, en pourcentages d’exprimés, des hausses ou baisses des électorats qui n’existent pas dans les urnes, voire sont de tendance inverse. La dernière fois notable, ce fut le 9 juin 2024 avec les « progrès » du RN. De telles médiatisations des scores assurent un bel avenir aux « élections volées » et au discrédit républicain.

JMORELmédia2027
7 min ⋅ 20/09/2026

La précédente chronique produisait une archive, ma première démonstration chiffrée de l’impertinence des pourcentages d’exprimés pour lire les résultats électoraux. Alors que la notion des « invisibles » marque la sociologie et le débat public, dans nos démocraties occidentales, la première invisibilisation de masse est celle des abstentionnistes. Lorsque l’on passe les exprimés sur l’indice 100, mécaniquement on reporte les non exprimés sur l’ensemble des éligibles. Insatisfaits de l’offre politique, ces protestataires sont donc affiliés à des candidats par des corps intermédiaires complaisants ou ignares. A l’invisibilisation s’ajoutent la dénégation et la perversion de ce qu’ils sont. Le comble est ainsi de légitimer malgré eux un système politique que, généralement, ils réprouvent. Miracle de la communication qui étouffe tout talent et ruine toute crédibilité.

Après la philosophie pour affranchir l’individu intellectuellement, voici poindre la statistique comme nécessité politique du corps civique ?

Après être passé par toutes sortes d’analogies ( mesure à l'élastique, observation au microscope avec ajout de sable, pesée des élus avec accessoires ( blancs et nuls ) et valises ( abstentions ), chronométrage au cadran solaire… ) et d’infographies, par voie d’articles ou de vidéos, force est de constater que le message n’est pas encore passé. Ainsi, dès ce premier article, je proposais deux démonstrations, deux approches du problème des exprimés ; la seconde étant celle qui suit ce propos liminaire. La dernière démonstration en date est illustrée par un petit village fictif de 100 électeurs, de manière à bien visualiser ce qu’implique chaque type de pourcentages ; le support est disponible sur Facebook, Instagram et Linkedin.

En théorie, calculer que 75 % d’exprimés devenant indice 100 redistribue allègrement les non exprimés entre tous les candidats, c’est se donner de la peine pour affirmer une évidence. On peut réprouver moralement et politiquement cet effacement des abstentionnistes ( immense majorité des non exprimés ), ou non. Intellectuellement, appliquer aux scores des candidats un coefficient multiplicateur de 1,33 présente en soi peu de sens. Lorsque ces exprimés sont plafonnés à 50 % ou à 25 %, ledit coefficient passe respectivement à 2, puis à 4. Sa hausse exponentielle rend la démarche totalement insensée, surtout dans l’optique de comprendre les évolutions électorales. Mais quand les gens intelligents produisent des stupidités, ils ont toujours des arguments pour faire diversion ou semer le doute.

En vue de faire la publicité d’un candidat, multiplier par 4 le score que l’on brandit, cela présente un intérêt. 31 % d’exprimés pour J. Bardella en juin 2009, ça produit un meilleur effet que 15,5 % d’inscrits ; car oui, 31 % de 50 % ( valeurs approximatives ), cela donne 15,5 % ( en fait, 31,38 % mélangeant indistinctement non exprimés et voix effectives, lesquelles pèsent 15,7 % du corps électoral réel. C’est presque moitié-moitié ). Or, tout porte à croire que nos médias parisiens ne sont pas acquis au candidat ; à moins d’avoir voulu grandir la menace pour amplifier la réaction de ses adversaires... Il est difficile de leur prêter de quelconques intentions manipulatrices, car ces professionnels font depuis longtemps la démonstration de leur incurie avec les chiffres : outils de gestion des masses, langage de domination et d’enfumage, vaste mascarade sociale. Après la philosophie pour affranchir l’individu intellectuellement, voici poindre la statistique comme nécessité politique du corps civique ?

Au moment des classements PISA qui flétrissent les jeunes générations, il apparaît que nos élites médiatiques ne savent pas faire un produit en croix ; sauf peut-être si on propose de convertir leur paie en RSA : à quel niveau moyen s’élèverait alors le diviseur ? Quant à lire le français, qu’est-ce qu’un électorat ? Des entités fumeuses que l’on multiplie comme des petits pains au gré de l’abstention, ou des personnes réelles, ancrées dans des territoires, vivant et agissant en société ? La lecture du français et la prise en compte des notions pour délimiter un sujet, une démarche intellectuelle, un calcul, cela n’est pas non plus le fort de nos politologues.

S’agissant de l’électorat lepéniste, la totalité des électeurs s’étant déplacés pour M. Le Pen au premier tour 2022 suffisait à établir les « progrès » de J. Bardella en juin 2024 ; d’ailleurs, près de 400 000 n’ont pas fait le déplacement. Depuis quand un élu progresse-t-il sans gagner, en théorie, un seul sympathisant ? Adaptons-nous au public… On donne à un Parisien 10 bonbons, tandis qu’un autre en reçoit 8. Deux ans plus tard, le premier ayant été très vilain, on retire 4 bonbons à son dû, il n’en a plus que 6. L’autre n’ayant pas non plus été très sage perd un bonbon et en a 7. Peut-être est-il tenté de faire le fier avec ses 7 bonbons qui le font passer en tête de classement, mais perdre moins que les autres ne consiste pas à « progresser » dans l’absolu ; uniquement de manière très relative, à envisager comme telle. Ne dit-on pas que la langue française sert à être précis ? Sans doute n’est-ce pas pour rien que les Parisiens s’enthousiasment pour un candidat qui prône de débaptiser le français. Quand on ne sait plus ni parler, ni compter, ni rien de son histoire, on peut se livrer à un tel traître.

Ici, les bonbons arrondissent grossièrement les millions d’électeurs du parti présidentiel et du Rassemblement National. L’observation plus fine des données révèle que, dans les bureaux de vote de 2022 à 2024, on enregistre 806 193 pertes lepénistes contre 436 785 gains. Là, on commence à faire de la science politique et de l’analyse électorale, avec toutes les potentialités que cela ouvre : ces nouveaux électeurs seront-ils fidélisés ou non ? Les démobilisés reviendront-ils à la faveur de la présidentielle 2027 ? Tant que l’on se contente de jalouser celui qui a le plus de bonbons à l’instant t, on patauge dans le marasme médiatique qui noie les élections plus qu’il n’en révèle les dynamiques, réalités sociales… En tout cas, on s’empêche de discerner les questions pertinentes, et on se prive de toute chance de leur apporter une réponse.

Voilà donc près de dix ans que j’ai commencé à diffuser des écrits sur cet enjeu et scientifique, et sociétal. La tentative de la semaine dernière n’a pas reçu un plus vaste écho. La dernière chronique électorale publiée par des auteurs de sciences po fait plus souvent figurer les données brutes avec les pourcentages d’exprimés, auxquels ils s’accrochent comme des moules à leur bouchot. Etant normalement plus intelligents que des mollusques, on pourrait s’attendre à ce qu’ils s’affranchissent d’un tuteur qui les destine au bouillon.

Pour l’instant, la notoriété autorise à ne pas savoir lire les données électorales. Chaque marque-page renvoie à une erreur, allant de l’approximation légère à l’aberration caricaturale qui consiste à disserter sur des hausses en cas de baisses, et inversement. Des critiques de ces pratiques ont été entreprises, mais inachevées tant cela est chronophage ; autant avancer mon travail au lieu de démonter les tentatives des autres. En l’occurrence, 24 contributeurs ont rédigé environ 250 pages vendues 25 Euros. Vus les droits d’auteurs et les ventes en sciences humaines, on ne peut pas les accuser de pécher par goût du lucre. Néanmoins, là où j’ai traité seul la même élection, dans une approche plus strictement cantonnée à l’analyse de résultats ( par opposition aux stratégies médiatiques… ), sans doute ces signatures prestigieuses pouvaient-elles mieux faire.

Lors de la conférence qui présenta le livre lors de sa sortie, un spectateur a exposé sa démarche et ses conclusions au moment des questions-réponses. Ce faisant, il interpelait les auteurs sur l’exigence scientifique que doit satisfaire un tel ouvrage : analyser de manière détaillée les rapports de forces issus des urnes… Sur ce point, mieux vaut consulter mes vidéos ( remaniées en versions courtes ) et articles qui avaient devancé la sortie de cet ouvrage. En outre, il ne manque pas d’interroger la stupidité de la couverture médiatique de l’entre-deux tours des élections ( il aurait pu ajouter le premier, s’agissant d’un scrutin par circonscriptions et d’un favori RN dont l’électorat reste fortement régionalisé ). Il précise également que, pour la première fois, il a analysé les résultats en pourcentages d’inscrits plutôt que d’exprimés… Aurait-il saisi quelques-unes de mes bouteilles à la mer ?

La couverture de la campagne électorale par le CEVIPOF ( Centre de la vie politique française ) s’appuie sans surprise sur des sondages qui communiquent des intentions de votes en pourcentages d’exprimés. Autant dire que, même en admettant que mes publications infusent parmi les spécialistes, le monde académique connaît des pesanteurs que la gravité ignore. Après avoir abordé la précédente chronique à travers la notion de kakistocratie, on pourrait adopter la perspective inverse : comment les meilleurs, prisonniers de leurs réseaux et d’un entre-soi stérilisant, finiraient-ils par verser dans le conformisme et la routine intellectuelle jusqu’à l’absurde ?

Sans plus attendre, voici cette autre démonstration chiffrée datant de 2019 sur l’impertinence scientifique de l’usage des pourcentages d’exprimés ( sans autre développement sur son impact sociétal ). Adjointe à la première en cas d’incompréhension, elle n’a produit plus d’effet.

Archive :

* Explication détaillée des correctifs qui mènent de coefficients stables ( entre % des exprimés et % des inscrits ) à des ratios aléatoires :

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Par Jérémy Morel

Initié à la recherche en histoire, les candidatures "atypiques" aux présidentielles m'ont révélé une société civile foisonnante, diversement couverte par la presse. Dès lors, ces élections me sont apparues comme une entrée privilégiée dans l'histoire récente de la France. Analyser les représentations sans les confronter aux réalités avérées dans les urnes devenant stérile, j'en suis venu à développer des formules et méthodes d'analyse exclusives sur les données électorales.  Ces recherches engagées au milieu des années 2 000 ont attendu juillet 2024 pour franchir une première étape éditoriale. Mon travail éclaire la société française à l'aide de sources quantitatives d’une exhaustivité exceptionnelle : près de 70 000 bureaux de vote traités, cartes et graphiques variés… D'autres travaux sur la dernière présidentielle et sur toutes celles de la Ve République sont en cours de finalisation.

Cette première expérience éditoriale m'a révélé la nécessité de m'appuyer sur un minimum de communication, indépendante de ce que pourrait fournir un éditeur. Au même moment, la dissolution a bouleversé l'agenda électoral et mon quotidien : environ 10 mois de travail dédiés au cycle électoral 2024. Mes publications vidéos et articles équivalent largement à l'écriture d'un autre ouvrage...

J'ai dégoté un enregistreur vocal et produit mes premières vidéos en juin 2024 tant j'étais outré par la stupidité de la couverture médiatique de cette "séquence" électorale. Bouteilles à la mer... Depuis, je diversifie lentement mes supports et j'apprends à maîtriser des techniques de communication fortement éloignées de ma spécialisation, pour laquelle j'ai des compétences actuellement exclusives. Sans doute les chercheurs de sciences po sauraient-ils traiter les données comme je le fais, mais ils préfèrent la solution de facilité qui consiste à passer commande de sondages ; et la politologie de devenir sondageologie...

Plusieurs polémiques culturelles m'ont également happé : revendications mémorielles au nom de lectures très personnelles et biaisées de l'histoire, volonté de débaptiser la langue française ( je ne m'en suis pas encore remis )... Il m'est apparu nécessaire d'élargir le champ de mes publications à des sujets métapolitiques.

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